Le Shibari est-il forcément sexuel ?
Le Shibari est-il forcément sexuel ?
Lorsque je dis que je suis artiste et formateur en Shibari, une question revient très souvent :
« Le Shibari, est-ce forcément sexuel ? »
Ma réponse est non.
Mais elle mérite d’être nuancée.
Dire que le Shibari est toujours sexuel serait réducteur. Dire qu’il ne l’est jamais serait tout aussi inexact. La dimension érotique fait partie de son histoire moderne et de certaines pratiques contemporaines. Elle n’en constitue cependant ni une obligation ni l’unique finalité.
Le sens d’une séance dépend avant tout de son contexte, de l’intention des personnes et de la relation qu’elles choisissent de construire avec les cordes.
Le Shibari peut être sexuel, sans l’être nécessairement
Le Shibari et le Kinbaku sont fréquemment associés au BDSM, à l’érotisme et aux jeux de pouvoir. Cette association est réelle et ne doit pas être effacée pour rendre la pratique plus acceptable.
Cependant, les recherches disponibles montrent que la sexualité et le BDSM ne sont que deux cadres possibles parmi d’autres. Une étude consacrée aux différentes formes contemporaines de bondage avec cordes indique notamment que les discours sexuels ou BDSM ne sont pas inhérents à la pratique : ils dépendent de la manière dont les personnes définissent et vivent leur expérience.
Une recherche qualitative menée auprès de pratiquants rapporte des motivations très diverses : expression sexuelle, artistique ou spirituelle, recherche de connexion, défi physique, besoin de calme, de sécurité, de présence ou exploration consensuelle de la douleur. Cette étude décrit des expériences individuelles ; elle ne permet pas de déterminer quelle motivation est majoritaire dans l’ensemble de la communauté.
Cette nuance est essentielle.
Le Shibari peut être érotique.
Il peut également être artistique, relationnel, contemplatif, performatif ou simplement fondé sur le plaisir de travailler avec la corde.
Il peut aussi réunir plusieurs de ces dimensions au cours d’une même séance.
Shibari et Kinbaku : que signifient réellement ces mots ?
Le mot japonais shibari — 縛り — désigne d’abord le fait de lier, d’attacher ou la contrainte créée par un lien. Ce n’est donc pas, à l’origine, un terme exclusivement sexuel. Le mot kinbaku — 緊縛 — signifie plus précisément attacher ou ligoter étroitement.
Dans le monde contemporain des cordes, les deux termes sont parfois utilisés comme des synonymes. Certaines personnes les différencient en réservant « Shibari » à une approche artistique et « Kinbaku » à une pratique plus érotique ou relationnelle.
Cette distinction peut être utile pour expliquer une intention, mais elle ne constitue pas une définition japonaise universelle. Les publications universitaires soulignent au contraire que la pratique rassemble une multitude de styles et d’approches, et que sa dénomination reste discutée entre les pratiquants.
Il est donc préférable de ne pas imposer une frontière trop rigide entre les deux mots.
Dans mon propre travail, j’emploie souvent le mot Shibari parce qu’il est aujourd’hui largement compris en France. Mais le terme ne suffit pas, à lui seul, à définir ce qui va se passer entre deux personnes.
C’est l’intention qui donne sa direction à la corde.
Une parenthèse nécessaire sur les origines du Shibari au Japon
On entend régulièrement que le Shibari serait un « art ancestral inventé par les samouraïs ».
Cette présentation est séduisante, mais elle simplifie considérablement l’histoire.
Le Japon a effectivement connu des méthodes de capture et d’immobilisation avec des cordes, regroupées sous le terme de hojōjutsu ou de torinawajutsu. Ces techniques appartenaient notamment aux pratiques martiales et aux méthodes d’arrestation de l’époque féodale et de la période d’Edo. Des ouvrages historiques consacrés aux équipements et aux méthodes d’arrestation du gouvernement d’Edo documentent bien l’existence de ces techniques.
Cependant, le hojōjutsu n’était pas une pratique de connexion, de consentement ou d’épanouissement personnel. Son objectif était de capturer, contrôler et transporter une personne qui n’avait généralement pas choisi d’être attachée.
Il serait donc incorrect de présenter le Shibari contemporain comme la transmission intacte de cet ancien système.
Les chercheurs qui se sont intéressés à cette histoire précisent que l’influence du hojōjutsu est souvent avancée, mais que les preuves historiques permettant d’établir une évolution directe et continue vers le bondage japonais moderne restent fragmentaires. Les origines exactes et les filiations sont encore discutées.
Le Shibari et le Kinbaku modernes doivent plutôt être compris comme le résultat de plusieurs influences : les anciennes représentations de la contrainte, les techniques de ligotage, le théâtre, l’illustration, la photographie, l’érotisme japonais et le développement de la culture SM au cours du XXᵉ siècle.
Itō Seiu et la naissance du Kinbaku moderne
Parmi les figures importantes de cette transformation se trouve Itō Seiu, peintre japonais né en 1882 et mort en 1961. Les archives japonaises le répertorient comme artiste peintre ; il a également participé à un ouvrage illustré consacré à l’histoire des châtiments et des pratiques punitives japonaises, publié entre 1948 et 1951.
Itō Seiu est souvent cité comme l’un des principaux précurseurs du Kinbaku moderne. Il utilisait notamment des modèles attachés comme références pour ses dessins et ses peintures. Des photographies de femmes ligotées réalisées autour de son travail ont circulé dès les premières décennies du XXᵉ siècle et ont contribué à faire entrer la corde dans un imaginaire artistique et érotique moderne.
Cela ne signifie pas qu’un seul homme aurait « inventé le Shibari ».
Une pratique culturelle ne naît presque jamais d’une seule personne ou d’une seule tradition. Elle se construit par influences successives, transmissions, adaptations et réinterprétations.
Le Kinbaku japonais moderne s’est donc développé au XXᵉ siècle en transformant certaines images et techniques anciennes en une pratique nouvelle, artistique, érotique et performative.
Dans ma pratique, la corde est avant tout un langage
Au fil de mon parcours d’artiste et de formateur, j’ai rencontré des personnes très différentes.
Des couples qui souhaitent retrouver de la complicité.
Des artistes et des photographes attirés par les lignes créées sur le corps.
Des personnes curieuses de découvrir ce que l’on ressent lorsque l’on attache ou que l’on est attaché.
Des pratiquants de BDSM.
Mais aussi des personnes qui recherchent une expérience de confiance, de présence, de communication ou de lâcher-prise.
Le point commun n’est pas nécessairement la sexualité.
Le point commun est la relation.
Lorsque j’attache une personne, je ne travaille pas uniquement avec une corde ou avec une succession de nœuds. J’observe sa respiration, ses mouvements, ses réactions, ses hésitations et ce que son corps communique parfois avant même que les mots arrivent.
La corde devient alors un langage.
Elle peut questionner.
Elle peut rassurer.
Elle peut provoquer.
Elle peut contenir.
Elle peut aussi simplement créer une forme, une image ou un instant partagé.
Le Shibari peut-il devenir une expérience de développement personnel ?
Mon parcours en PNL et en accompagnement m’a naturellement conduit à observer ce qui se joue au-delà de la technique : la confiance, la perception du contrôle, la capacité à communiquer une limite, la présence à soi et l’attention portée à l’autre.
Certaines personnes peuvent vivre le Shibari comme une expérience émotionnelle forte ou comme un espace d’exploration personnelle. Les recherches qualitatives disponibles rapportent effectivement des expériences de calme, de méditation, de connexion ou de transformation chez certains pratiquants.
Mais il faut rester précis : ces témoignages ne prouvent pas que le Shibari possède, en lui-même, des vertus thérapeutiques universelles.
Je ne présente donc pas le Shibari comme une thérapie.
Il peut ouvrir un espace d’observation, de ressenti ou de réflexion. Il ne remplace pas un accompagnement médical ou psychologique lorsqu’une personne en a besoin.
Une séance sensuelle n’est pas automatiquement sexuelle
Une autre confusion fréquente consiste à associer immédiatement sensualité et sexualité.
Une séance peut être lente, intime et chargée d’émotions sans rechercher une excitation sexuelle ou un acte sexuel.
Le contact de la corde, la proximité des corps, le rythme, la respiration ou la vulnérabilité peuvent créer une expérience sensuelle. Cette sensualité peut être accueillie comme telle, sans devoir aller plus loin.
À l’inverse, une séance peut être explicitement érotique lorsque les partenaires le souhaitent et l’ont clairement défini.
Il n’existe donc pas une seule façon correcte de vivre le Shibari.
Ce qui compte est que les personnes concernées partagent une compréhension suffisamment claire de l’expérience qu’elles souhaitent vivre.
Consentement, communication et sécurité
Quelle que soit l’intention — artistique, relationnelle, érotique ou BDSM — une pratique responsable repose sur trois éléments essentiels :
le consentement, la communication et la sécurité.
Le consentement ne se résume pas à un « oui » prononcé avant la séance. Il doit rester libre, éclairé, spécifique et révocable à tout moment.
La personne qui attache doit également posséder les compétences correspondant à ce qu’elle propose. Une intention bienveillante ne remplace pas la connaissance du corps, des risques nerveux, de la circulation, des placements de corde ou des procédures d’urgence.
La suspension, en particulier, demande une formation et une maîtrise spécifiques. Elle ne doit jamais être considérée comme une simple étape obligatoire permettant de « faire du vrai Shibari ».
Le Shibari ne se mesure pas à la hauteur à laquelle un corps est suspendu.
Il se mesure à la qualité de présence et de responsabilité que l’on apporte à la relation.
Alors, le Shibari est-il forcément sexuel ?
Non.
Mais sa dimension érotique existe et appartient pleinement à son histoire moderne. La nier serait aussi réducteur que de limiter toute la pratique à la sexualité.
Le Shibari peut être :
artistique ;
relationnel ;
sensuel ;
érotique ;
BDSM ;
performatif ;
contemplatif ;
ou simplement fondé sur le plaisir d’attacher et de construire quelque chose avec une autre personne.
Au fond, la corde ne décide pas de ce que sera la séance.
Elle ne possède ni intention, ni désir, ni signification propre.
Ce sont les personnes qui lui donnent son sens.
Et c’est précisément dans cet espace — entre l’intention de l’un, le ressenti de l’autre et ce que la corde fait apparaître — que commence, pour moi, le véritable Shibari.
Sources et précisions historiques
Les recherches universitaires consacrées spécifiquement à l’histoire du Shibari et du Kinbaku restent encore peu nombreuses. Plusieurs récits largement diffusés dans la communauté reposent en partie sur des ouvrages de pratiquants, des archives visuelles et des transmissions orales. L’existence du hojōjutsu est documentée, mais la filiation directe entre ces techniques d’arrestation et le Kinbaku contemporain ne peut pas être présentée comme une certitude historique.